La belle au bois dormant: Réveiller la femme qui sommeille La femme dans les Contes et la Mythologie
- Sophie Bilodeau
- 12 oct. 2019
- 6 min de lecture
Dernière mise à jour : 30 mars 2020
Partie 1
La femme dans les Contes et la Mythologie

« La femme sauvage, c’est une femme présente en chacune de nous, parfois enfouie très profond, parfois bâillonnée mais toujours prête à resurgir. La femme sauvage, c’est la femme non domestiquée, la femme libre, la femme qui a évité les pièges et les prisons mêmes dorées, c’est celle aussi qui s’en est libérée. La femme sauvage, c’est la femme qui jouit de tous ses instincts. C’est la femme intuitive, la femme curieuse, la femme qui sait. C’est la femme qui respecte ses cycles naturels, la femme qui s’écoute et connaît ses besoins et ne s’en détourne pas.»
Clarissa Pinkola Estès
J'ai eu, pendant un certain nombre d'années, une aversion viscérale envers les contes de fées. Les événements de nature cruelle et violente qu’on y retrouve ainsi que les stéréotypes apparents qui y sont véhiculés me dérangeaient au plus haut point. J’ai changé de position avec le temps. Bien sûr, il existe des éléments culturels importants de l’époque dont on cherche encore à s’affranchir de nos jours. Pourtant, les contes de fées répondent à des fonctions psychiques importantes pour l’enfant tout comme pour l’adulte. Qu’il s’identifie au genre féminin ou masculin, il y trouvera des éléments fondamentaux nécessaires à sa compréhension du monde. Ces éléments se modifieront au fur et à mesure de son développement. C’est pour cela qu’il apprécie revisiter ces histoires au fur et à mesure qu’il grandit.
L’aspect irrationnel des contes de fées démontre bien qu’il est ici question de contenus psychiques et non d’êtres humains « normaux ». Les archétypes que nous retrouvons dans les contes, constituent la structure de l’inconscient collectif. Ils sont des dispositions psychiques et représentent la base du comportement humain auquel nous avons tous accès dès la naissance, bien au-delà de notre éducation et nos expériences. Alors que les interprétations peuvent prendre une tournure plus personnelle, coloré par notre propre sensibilité et notre vécu, il est intéressant de s’y attarder de façon globale avant d'en tirer des conclusions plus intimes.
"En plus de notre conscience immédiate, il existe un second système psychique de nature collective, universelle et impersonnelle qui est identique chez tous les individus. Cet inconscient collectif ne se développe pas individuellement, mais est hérité. Il se compose de formes préexistantes, les archétypes, lesquels donnent un sens aux contenus psychiques."
Carl G. Jung
La situation des femmes dans la plupart de ces contes, démontre une compréhension de la psyché féminine beaucoup plus importante qu’il n’y paraît en surface. D’autre part, il est fort intéressant de constater que la plupart de ces contes ont été racontés d’abord par des femmes fortunées plutôt que par paysannes comme on l’a d’abord laissé supposer. Les frères Grimm, Andersen et Perreault, entre autres n’auraient fait que répertorier et remanier des histoires provenant de la tradition orale. Interprétés et récités dans des salons littéraires, à partir de 1697, les contes d’Aulnoy, de la comtesse Henriette-Julie de Murat, de Mademoiselle l'Héritier et de Mme Charlotte-Rose de la Force, ont été rassemblés et publiés.
Par exemple, on devrait les fameux contes de Cendrillon, Rayponce et la Belle au bois dormant à ces femmes de sang bleu. Bien qu’ils aient été considérablement transformés, les thèmes centraux se retrouvent à travers les uns et les autres. C’est la baronne d’Aulnoy qui serait à l’origine du terme « conte de fées ». Le thème privilégié par celle-ci était la critique du mariage arrangé, ses héroïnes étaient les agents de leur propre destin. Elle-même avait été forcée à un mariage arrangé, à l’âge de 15 ans. D'Aulnoy et ses pairs ont utilisé l'exagération, la parodie et des références à d'autres histoires pour déstabiliser les coutumes et les conventions qui limitaient la liberté et le libre arbitre des femmes. Bien évidemment, les contes que l’on connait maintenant ont été transformés à la manière d’un homme. Malgré tout, ils ont gardé leur essence première et à la lumière de ce que l’on sait sur leurs véritables origines et en tenant compte du contexte patriarcal dans lesquels ils se sont répandus, nous pouvons maintenant avoir un regard différent sur ces histoires.
D’une certaine manière, nous pouvons supposer que, par la réécriture de ces contes, ces hommes ont exprimé, en partie du moins, leurs désirs de vivre leur propre aspect féminin et cherchés à surmonter leur propre difficulté à entrer en relation avec les femmes. Les obstacles liés au patriarcat n’ont certes pas épargné les hommes de nature plus sensible et/ou artistique. Un certain nombre ont certainement voulu s’en affranchir. Cela ne me semble pas anodin. La puissance évocatrice de la transformation n’a pas de sexe.
"Il y a dans chaque être humain, des forces profondes qui font écho aux forces créatrices du monde de la matière."
Edgar Cayce
Car, bien qu’il soit souvent question de la situation de la femme ou du féminin Sacré dans mes réflexions, je n’en considère pas moins que les hommes sont d’une importance vitale dans l’avancement de notre histoire. D’autre part, il est non seulement utile mais capital d’être en mesure d’apprécier les efforts masculins vers une sensibilité plus grande auprès de leurs proches. Ce sont des efforts palpables pour tous ceux qui les observent de façon honnête.
Malgré tout, les efforts féministes travaillent d’arrache-pied depuis plusieurs décennies avec un certain progrès pour améliorer le sort des femmes mais il reste encore beaucoup de chemin à faire, même ici en Occident, quoiqu’en dise certains…Alors, est-ce une insulte de discuter de féminin Sacré? Je me suis moi-même interrogée sur la question en tentant de demeurer dans une posture la plus ouverte possible. Moi-même porteuse de nombreux paradoxes et ayant fait les frais d’abus de toutes sortes, porté des croyances absolument limitantes sur mon sort en tant que femme, m’étant sentie marginalisée et souffert de tout ceci, j’ai cru la question légitime. De plus, mère de jeunes filles, cela m’est apparu nécessaire de creuser le sujet.
Alors que l’on considère souvent que l’homme soit sorti gagnant de l’évolution de la société depuis, entre autres, l’Inquisition, il serait plus juste de s’interroger sur ce qu’ils ont pu perdre. Car oui, pour eux également il y a eu perte et de taille. D’un point de vue analytique, les contes nous permettent d’entrevoir les qualités féminines que l'image collective du mâle « viril » oblige l’homme à refouler, en plus ou moins grande partie, selon sa condition. Les contes, songes, phantasmes et autres rêveries lui permettent de se les réapproprier en mettant en scène diverses figures féminines. On a fait miroiter aux hommes l’attrait d’une puissance qui a pu certes être tentante et qui, par déséquilibre profond, l’est toujours pour certain. Cependant, elle n’est certes pas le trésor qu’ils ont pu espérer, même s’ils n’en sont pas toujours conscients!
Jung s’intéressait énormément à la question de la spiritualité et du Sacré dans ses recherches. Il trouvait d’ailleurs que la chrétienté, à force d’émettre des règles et d’établir des dogmes, avait fini par perdre le sens du Sacré au fil du temps. C’est pourquoi il me semble tout naturel de faire le pont entre ses théories et la question du féminin et du masculin Sacré. Est-ce possible de faire le lien entre les contes de fées, le féminisme et le féminin Sacré? Ce sera le fil conducteur tout au long de cette analyse en 3 parties.
Ainsi, nous pouvons déduire que dans les contes, les qualités interprétées par le conscient comme étant propre au masculin sont ramenées par la psyché de la conteuse afin de ramener ces qualités de façon acceptable pour le conscient. La parole, à travers l’élaboration de l’histoire, fait office de pont pour ramener l’équilibre nécessaire à son évolution et guérir la psyché de la femme qui se sent amputé d’une partie importante d’elle-même.
" Lentement, je me suis rendu compte que rien n'était plus important que d'arrêter la violence envers les femmes-que la profanation des femmes indiquait l'échec des êtres humains à honorer et à protéger la vie et que cet échec serait, si nous ne le corrigeons pas, ce sera la fin de nous tous.
Je ne pense pas être extrême.
Lorsque vous violez, battez, mutiler, mutilez, brûlez, enterrez et terrorisez les femmes, vous détruisez l'énergie vitale essentielle de la planète. Vous forcez ce qui est destiné à être ouvert, confiant, nourrissant, créatif et vivant pour être penché, stérile et brisé."
Eve Ensler
Car, la belle au bois dormant rappelle les injustices de la mort psychique imposée à des milliers de femmes. Nous pouvons dire sans nous tromper que l’histoire est jalonnée de femmes qui se sont tues ou été contraintes au silence, à la léthargie, au sommeil et même à la mort. Il y a eu les Sorcières, toutes ces femmes du passé et même d’aujourd’hui ; des pionnières, des femmes de têtes, des scientifiques, des femmes contraintes de demeurer cloitrées dans des couvents ou des asiles psychiatriques, des esclaves, des femmes victimes de violence domestique dont on a trop souvent oublié le nom, les espoirs, le potentiel ou même les réussites. Parce qu’elles étaient femmes et ce n’était pas ce que l’on attendait d’elles. C’est une histoire persistante et universelle, qui a débuté avec la mort des Déesses (leur retrait) dans les livres sacrés.
N.B. - Pour une meilleure compréhension de mon analyse, et afin d'éviter d'alourdir le texte, j'ai ajouté ici les références jungiennes que j'utilise: https://www.manaturesacree.com/post/r%C3%A9f%C3%A9rences-jungiennes
Références:
The Bee and the orange Tree, Melissa Ashley, Affirm Press, 2019, 384 p.
Psychologie de l'inconscient, Carl Gustav Jung, Le livre de poche, 1996
La femme dans les contes de fées, Marie-Louise Von Franz, Albin Michel, 2016




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