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La belle au bois dormant : Sorcière, sans nul doute, Déesse si tu le veux…

Dernière mise à jour : 30 mars 2020


Partie 3


La femme dans les Contes et la Mythologie

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artiste: Daria Hlazatova



Rappelons-nous que la sorcière est fautive du sort réservé à la belle au bois dormant. Ainsi, il n’est pas rare, même de nos jours, que lorsqu’une femme tente de s’affranchir de certains stéréotypes ou attentes vis-à-vis d’elle, celle-ci soulève l’hilarité et même le rejet de son entourage, participant à la rumeur, soit par la complicité ou le silence. Toutes sortes de ragots se mettent alors à courir sur elle, elle a été prise de folie soudaine ou alors elle s’est fait monter la tête par une tierce personne…Oh! elle ne veut pas seulement être jolie? Le lien entre la jeune fille qui veut prendre de la maturité et qu’on la prenne au sérieux rappelle soudainement le sort des femmes que l’on a traitées de sorcières. Cette lente descente vers le sommeil et la léthargie c’est également la latence du sort des femmes pendant tous ces siècles où alors que certaines ont travaillé d’arrache-pied pour améliorer leurs conditions, d’autres sont demeurées endormies.



De plus, le symbolisme du fuseau, dans un contexte d’apprentissage du féminin Sacré n’est pas anodin non plus. Rappelons-nous que le triste sort de la jeune fille est de se piquer le doigt sur un fuseau le jour de ses quinze ans. Le fuseau exprimant l’aspect négatif et destructeur de la femme lorsque l’esprit n’est pas suffisamment nourri. Dans un contexte où les parents sont cruellement absents, la remarque mordante de la sorcière en colère atteint finalement la jeune fille puisqu’elle se rend elle-même jusqu’au fuseau. Cela ramène aussi aux croyances que nous portons sur nous-mêmes, qui sont le plus souvent répandus par notre entourage lorsque nous sommes enfants. Celles-ci peuvent devenir des convictions destructrices se transformant en inhibitions et échecs constants qui ne servent qu’à nourrir cette image mauvaise que l’on entretien sur soi-même. Une femme avec un potentiel latent qui ne fait rien pour laisser épanouir ses talents, est une femme absente et léthargique. Le jour où la femme apprend à prendre les petites voix intérieures destructrices pour ce qu’elles sont; simplement de fausses croyances, des images du passé de personnes blessées, apeurées ou malintentionnées, elle se libère alors de ses chaînes et reprend le pouvoir qui lui a été volé.



D’autre part, le fuseau est une évocation phallique, qui démontre bien ici la curiosité dévorante de l’adolescente envers la sexualité ou, en ce qui nous intéresse ici, à la rencontre avec l’autre. Le lien matérialisé par le fuseau, l’incarnation du tissage qui créé et lie cette relation entre deux êtres ou alors entre les deux polarités. Sur le plan psychologique, la belle se pique aux attributs interprétés comme « plus masculins » afin de s’en laisser imprégner et de retrouver son pouvoir. Ces attributs lui appartenaient déjà, elle n’en était simplement pas conscience. Le fuseau ramène simplement ceci à sa connaissance.


Pour beaucoup d’entre nous, le désir sexuel est de la même nature que l’approche de la complétude divine. Lorsque nous sommes capable d’y avoir accès par le rêve, nous l’amenons à se manifester dans la vie éveillée. Malheureusement, notre société dans son histoire qui déshonore le féminin, a déformé l’image collective de la sexualité. La société a bloqué la mémoire de notre complétude divine.
Connie Cokrell Kaplan


Aussi, le filage et le tissage nous parle du mystère lié à l’enfantement. Les déesses-mères antérieures à la chrétienté désignaient ces qualités en affichant cet emblème. Il y a donc des implications de fertilité ou de création. D’ailleurs, dans l’imaginaire collectif, l’image de la vieille femme sage est souvent associée au tissage et au tricot. C’est le symbole du repos, de la tranquillité, de la réflexion et de la méditation, sans culpabilité. En la plongeant dans ce sommeil, le fuseau lui permet donc cette période de réflexion nécessaire à l’atteinte de son plein potentiel d’amour et de création.



D’autre part, le tissage nous permet de nous demander quelles projections, quelles attentes, quelle réalité est tissée autour de l’enfant? Dans la belle au bois dormant, le roi et la reine ont vécu des problèmes de fertilité. On peut supposer qu'un bon nombre d’attentes et d’attachements ont été brodées autour de l’enfant. De plus, n’oublions pas que le Roi refusait d’inviter l’une des fées par peur de ce qu’elle pourrait offrir comme présent. Cela reflète bel et bien la crainte du pouvoir féminin, son Anima, avec toute la puissance qu’elle opère. Souvenez-vous que la sorcière représente la peur de la vie et de son mystère, le refus du principe féminin et plus encore, la crainte de l’inconscient que l’on doit accepter d’affronter pour évoluer intérieurement.



À mes yeux, cela est sans équivoque, cette situation représente bien la position des hommes vis-à-vis des femmes de l’époque. Un certain stade de développement de la féminité était accordé tant qu’il demeurait à un niveau infantile et crédule. Encore de nos jours, dès que l’élément féminin veut être pris au sérieux dans un monde adulte, dès qu’il hausse le ton ou démontre une trop grande intelligence, il est étouffé, bafoué, méprisé, mis à mort. Ainsi le potentiel de la femme demeure endormi…



Comment va-t-elle se sortir de ce sort qu’on lui réserve? Alors que la sorcière lui jette un « mauvais sort », ce sortilège est atténué par la dernière des fées. Ce qui crée en fait, par le lien entre les deux, le plus beau des présents qui soit. La princesse bénéficiera d’un temps de réflexion, une pause initiatique pour atteindre la maturité. C’est ce qui lui permet de puiser en elle-même les ressources nécessaires à son épanouissement personnel et la pleine réalisation de son potentiel. La mauvaise toile de sorcière est-elle donc celle des parents ou de la mauvaise fée? Ici réside le mystère des ombres qui planent dans chacune de nos vies. À qui appartient la faute?



Là, les portes de sa propre âme s’ouvrent et le processus de guérison commence. Le processus qui va progressivement la ramener à elle-même, à sa vraie vie. Et personne n’a dit que ce chemin est facile, mais c’est la «voie». Cette décision elle-même ouvre une ligne directe avec sa nature sauvage et c'est là que le vrai miracle commence. "
Femmes qui courent avec les loups, Clarissa Pinkola Estés


Nous vivons toutes un jour ou l’autre un « sortilège atténué », aidées par certaines femmes-sages à vivre ce passage le mieux possible. Car l’histoire de la Belle au bois dormant c’est également cette rencontre que nous faisons un jour avec une femme qui nous accorde son attention bienveillante, puissante et compatissante, et qui nous encourage à voir au-delà des attentes et du regard de son entourage pour nous permettre de renaître de nos cendres. Sous son doux regard, ce passage à vide, cette période de dormance nous permet de plonger en nous-même et de connecter à même notre intuition afin d’aller à la rencontre de notre « Animus », personnage masculin intérieur, qui nous guide vers l’action, notre force intérieure dont nous avons besoin pour renaître à la vie. La psyché féminine aspire à tellement mieux que de simples dons de perfection telles que certains êtres nous le proposent. Elle aspire à la liberté et à l’atteinte de son propre pouvoir créateur, qu’il soit parfait ou non…



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Marie Louise Von Franz, l’une des proches collaboratrices de Carl Jung, parle dans Les rêves et la mort, un recueil de propos tenus dans une série radiophonique Canadienne, du processus de spiritualisation du corps, – le Spiritus Rector, qui selon les sources égyptiennes, rend possible la déification. Il s’agit d’un angle intéressant pour analyser le conte de la Belle au bois dormant. Chez les Égyptiens, il s’agirait d’un petit homme mais dans le conte qui nous intéresse et d’un point de vue culturel, il me semble qu’ici c’est la dernière fée qui prend ce rôle car c’est elle qui en quelque sorte, montre le chemin et conduit à la transmutation de la Belle (le passage de l’adolescence à la vie adulte). C’est d’ailleurs le cas dans plusieurs contes, nous n’avons qu’à songer à Blanche-Neige qui croque dans la pomme empoisonnée et tombe aussi dans un profond sommeil. Ces cadeaux qui, à prime abord, semblent négatifs, permettent étonnamment à la psyché de croître et s’épanouir. Loin d’être empoisonnés, au sens figuré du terme, ces présents sont nécessaires et salvateurs.



D’autre part, si nous revenons aux éléments du conte qui nous intéresse, le sommeil, ayant l’apparence de la mort rappelle la disparition de la fille divine. Dans les textes gnostiques antiques apparaît la figure de la Sophia, personnification féminine de la sagesse divine. Sophia désire connaitre son père Abîme. Ce souhait l’amène à tomber dans la matière. La souffrance et les difficultés dans lesquelles elle est soudainement plongée l’amène à supplier qu’on la délivre. Dans la kabbale, un thème similaire s’y retrouve également avec la Shekhina perdue, tout comme on retrouve la disparition de Perséphone, la fille de Déméter qui se retrouve plongée dans les Enfers et ne reprend vraisemblablement vie qu’au printemps lorsqu’elle retrouve sa mère. Tammuz ou Adonis sont les pendants masculins de cette renaissance après avoir fait un séjour dans les mondes inférieurs, une mort en apparence. C’est là un thème universel. Une éclipse momentanée du fils ou de la fille divine semble être nécessaire dans l’évolution de leur rapport au Monde.



Ainsi, les récits d’ermites ayant dormi de nombreuses années ou en extase durant cent années sont également nombreux. Les récits rapportés par Chrétien de Troyes et Marie de France en font foi. Depuis toujours on nous relate, à travers des récits, la Chute qui précède la connaissance, à commencer par l’histoire d’Adam et Ève et le paradis perdu. C’est une constante qui reflète simplement une structure psychologique universelle. Il semblerait que l’âme ait besoin de séjourner dans les ténèbres, avant de pouvoir renaître et rayonner sur le Monde.


« Inciter une personne blessée à « aller de l’avant » prématurément, surtout sans la pleine compréhension et la pleine compassion nécessaires, anéantit les moyens que possède la psyché pour qu’une personne guérisse, et guérisse bien. »
Clarissa Pinkola Estès


Ainsi, dans la vie réelle, le temps de gestation, de dormance ou de repos est nécessaire afin de se sortir des souffrances transgénérationnelles, de puiser la force nécessaire de trouver une résolution face à ses persécuteurs, qu’ils prennent la forme d’une famille trop contrôlante, d’un père aux désirs incestueux ou d’une « sorcière » envieuse. C’est seulement par la suite que nous sommes en mesure de réaliser qu’en réalité ils nous ont rendu un grand service. Tout cette série d’épreuves nous permettent de prendre une plus grande maturité spirituelle et ainsi sortir de notre naïveté.



Nous pouvons conclure que la morale de l’histoire n’est pas que chaque femme va rencontrer son Prince, au contraire. C’est surtout le récit d’une jeune femme qui aspire à réellement s'aimer. Après une série de difficultés chacune d’entre elles a la possibilité de faire la rencontre de sa propre souveraineté qui lui permet de prendre possession de son propre Royaume. Le prince n’étant qu’accessoirement représenté pour démontrer la force de volonté de la femme (Animus) qui triomphe de ses ennemis. On peut voir la rencontre avec le prince comme une démonstration du courage de s’aimer à nouveau, dans son entièreté, au-delà de la beauté apparente. Bien que le prince ne se pointe qu’à la toute fin de l’histoire, il est tout de même d’une importance capitale pour représenter la victoire la femme ayant trouvé son équilibre. D’ailleurs, le conte de Peau d’Âne et de Cendrillon démontrent cette part importante de la psyché qui veut être aimée pour ce qu’elle est à l’intérieur, par un être qui aura fait des efforts pour la conquérir, et non simplement pour son apparence ou pour les autres attributs qu’on lui confère (titre, argent, terres, …). Venant d’une dame de sang bleu, ayant pour la plupart été impliquées dans une union arrangée, dont le pouvoir était extrêmement limité et à une époque où elle ne pouvait ni divorcer, travailler ni même contrôler son propre héritage, cela prend tout son sens. La contribution des femmes à ces récits, qui se présentent maintenant sous une multitude de formes (mangas, romans, films et séries télévisés…), doit être reconnue. Car ce sont elles qui, à l’époque, par leurs idées révolutionnaires, ont ouvert le chemin au féminisme et qui nous permettent encore d’évoluer sur ce chemin initiatique…


 
 
 

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